
Quand quelqu’un me montre son terrain pour la première fois, la conversation commence presque toujours par une liste : « je veux une mare, des poules, un verger, une serre ». La liste est légitime. Le problème, c’est qu’elle arrive avant la carte. Or un design de permaculture se fait dans l’autre sens : on décrit d’abord ce qui est là, on comprend comment ça fonctionne, et les éléments trouvent ensuite leur place presque d’eux-mêmes.
Voici la méthode que j’applique, en six temps. Elle ne demande ni logiciel ni talent de dessinateur.
Le fond de plan, gratuit et précis
Tout commence sur Géoportail, le portail cartographique de l’IGN. Trois couches suffisent : les parcelles cadastrales, pour les limites ; les photographies aériennes, pour les arbres et les bâtiments ; les courbes de niveau, pour le relief. Ajoutez un passage par « Remonter le temps », le service de l’IGN qui montre les photographies aériennes anciennes : une haie arrachée dans les années 1970, une mare comblée ou un ancien chemin réapparaissent souvent, et expliquent une zone humide ou un sol tassé.
Imprimez ensuite à une échelle qui permet de dessiner. Au 1/200, un centimètre représente deux mètres, et une feuille A3 couvre environ 84 mètres de long : c’est l’échelle d’un grand jardin. Au-delà d’un hectare, passez au 1/500 ou au 1/1000.
Les relevés sur place
La carte ne dit pas tout, et elle ment parfois sur les détails. Il faut aller vérifier avec un décamètre, une boussole et de quoi mesurer les pentes.
Pour les pentes, le niveau en A reste l’outil le plus simple : trois tasseaux assemblés en triangle, un fil à plomb accroché au sommet, un repère au milieu de la traverse. Quand le fil passe sur le repère, les deux pieds sont à la même altitude. En le faisant « marcher » sur le terrain et en plantant un piquet à chaque pas, vous tracez une courbe de niveau au sol. Un tuyau transparent rempli d’eau, tenu entre deux règles, fait le même travail sur de plus longues distances.
Profitez des relevés pour photographier le terrain depuis trois ou quatre points fixes, que vous reprendrez à chaque saison. Ces photos comparées vous apprendront plus que bien des notes.
Lire le sol avant de le travailler
Trois examens, faits en plusieurs endroits du terrain, donnent l’essentiel.
- Le test du bocal. Un tiers de terre, deux tiers d’eau, on secoue et on laisse reposer. Le sable tombe en une minute, les limons en quelques heures, l’argile met des jours. Les épaisseurs des couches donnent la texture.
- La fosse à la bêche. Quarante centimètres de profondeur suffisent. On regarde les racines, les vers, l’odeur, et surtout les taches grises ou rouille qui signalent de l’eau stagnante une partie de l’année.
- Les plantes spontanées. Plantain et pâturin annuel sur un sol tassé, renoncule rampante là où l’eau stagne, ortie là où la matière organique abonde. Les ouvrages de Gérard Ducerf sur les plantes bio-indicatrices permettent d’aller beaucoup plus loin.
Un kit de mesure du pH, vendu en jardinerie, complète le tableau pour quelques euros.
Les calques, un par sujet
Plutôt qu’un seul plan surchargé, on superpose des feuilles transparentes sur le fond de plan, chacune consacrée à un sujet. Les erreurs sautent aux yeux quand on fait glisser un calque sur l’autre.
Le calque des secteurs est celui qu’on bâcle le plus. Prenez le temps d’y placer la course du soleil en hiver et en été, le vent dominant, le trajet de l’eau quand il pleut fort, les vues que vous voulez garder et celles que vous voulez masquer, le bruit de la route. Le calque des zones, lui, est décrit dans cet article.
Placer dans le bon ordre
Pour décider de ce qui se place en premier, je me sers de l’échelle de permanence de P. A. Yeomans, l’agronome australien qui a inventé la méthode Keyline. Elle classe les éléments d’un lieu du plus difficile au plus facile à modifier : le climat, la forme du terrain, l’eau, les accès, les arbres, les bâtiments, les clôtures et les divisions, puis le sol.
On place donc d’abord ce qui est le plus coûteux à déplacer. L’eau et les chemins avant les arbres, les arbres avant les bâtiments légers, et le sol, qui s’améliore en quelques années, en dernier. Une mare se creuse une fois. Une planche de salades se déplace en un après-midi.
Les méthodes à acronymes qu’on trouve dans les manuels, SADIMET ou OBREDIMET, disent au fond la même chose : observer, analyser, concevoir, réaliser, entretenir, évaluer, puis ajuster. Choisissez celle qui vous parle, et respectez surtout la première étape.
Sur le terrain
Le design minimal en un week-end
Samedi matin : fond de plan imprimé, tour du terrain, photos depuis quatre points. Samedi après-midi : test du bocal à trois endroits, fosse à la bêche à un. Dimanche : calque des secteurs et calque des zones vécues. Vous ne placerez encore rien, et c’est voulu.
Phaser sur plusieurs années
Un design n’est pas un chantier unique. Personne n’a le budget, le temps ou l’énergie de tout faire la même année, et la nature n’aime pas qu’on aille trop vite.
| Année 0 | observation sur au moins une saison complète, relevés, design sur calques |
|---|---|
| Année 1 | travaux d’eau (baissières, mare), chemins, haies brise-vent, couverture du sol |
| Année 2 | plantation des arbres et des fixateurs d’azote, premières planches en zone 1 |
| Année 3 | arbustes et vivaces, poulailler, extension du potager |
| Ensuite | observation, ajustements, densification au fur et à mesure que le sol se construit |
Le conseil classique est d’observer une année entière avant de planter quoi que ce soit de durable. Je le nuance : rien ne vous empêche de cultiver quelques planches en zone 1 dès le premier printemps. Ce qu’il faut repousser, ce sont les décisions lourdes, les arbres et les terrassements, jusqu’à ce que vous ayez vu le terrain sous la neige, sous l’orage et en pleine sécheresse.
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